Rencontre avec la présidente du conseil d’administration du journal :
Lauraine Vaillancourt
« Je suis féministe. Pour moi cela signifie que je prends ma place en tant que femme dans la société. Le féministe, c’est de faire prendre conscience aux femmes qui n’osent pas ou ne peuvent pas s’affirmer, qu’elles ont une place bien à elles, au même titre que les hommes. D’ailleurs, j’ai toujours cru que la clef du féministe était d’amener les hommes à comprendre et à appuyer nos revendications. » Voilà un discours encourageant dans une décennie où il est devenu tabou d’affirmer que les femmes doivent encore lutter pour préserver leurs acquis et continuer de revendiquer leurs droits à l’intérieur d’une société imprégnée par l’idéologie patriarcale.
Vive persuasive et engagée sont les principales épithètes qui définissent Lauraine Vaillancourt, nouvellement retraitée de la vice-présidence de la Fédération des travailleurs et travailleuses de la (F.T Q). À soixante-huit ans, son implication sociale demeure toujours indispensable. À preuve : elle siège actuellement sur le conseil d’administration des Normes du travail, aux cotés de Mathias Rioux, dans le but d’augmenter le salaire minimum et s’implique activement le dossier de l’équipe salariale au sein de la F.T.Q. Elle participe également au Solide, un organisme venant en aide aux jeunes entreprises et en est à son deuxième mandat comme présidente du conseil d’administration de la Corporation de développement économique communautaire Ahuntsic /Cartierville. Sans oublier que c’est avec la plus grande confiance en l’avenir de Paroles de femmes qu’elle a accepté la présidence de son conseil d’administration. Ouf! Il y a de quoi essouffler les plus actives d’entre nous.
Retraitée, direz-vous? Toute sa vie, Lauraine Vaillancourt l’a consacrée et la consacre encore à enrayer l’injustice, plus particulièrement celle qui touche les femmes. Ce qui fascine le plus chez elle, c’est l’indéfectible détermination qui l’a guidée, tout au long de son parcours professionnel. À quatorze ans, alors qu’elle prend le chemin de la manufacture pour occuper le poste de main générale, elle a tôt fait de conscientiser la différence de traitement infligé aux ouvrières de textile. Elles travaillent plus durement que les hommes pour un salaire moindre. « J’ai vite compris que si je m’occupe du sort de mes consoeurs, j’aurais le pouvoir de changer les choses. » Dès son entrée chez Style and Value, elle va donc s’impliquer syndicalement dans le but d’obtenir l’accessibilité des femmes au poste de presseur, beaucoup moins éreintant et rémunéré un dollar de plus que l’emploi de main générale ou d’opératrice de machine à coudre.
Bien sûr, elle fait face à la dérision, au harcèlement sexuel des hommes qui craignent de perdre leurs privilèges. En 1945, le seul fait de porter le pantalon pour une femme suffisait à lui attirer des railleries. Mais qu’à cela ne tienne, en moins de six mois, cette femme persévérante à la physionomie délicate obtient ce qu’elle veut : le droit d’exercer le métier de presseur, dorénavant accessible aux deux sexes à la manufacture sise rue Bellechasse à Montréal. Forte de cette première victoire syndicale, la jeune femme Lauraine continuera de militer pour l’égalité des salaires pour tous les membres de l’Union internationale des ouvriers du vêtements pour dames ( U.I.O.V.D.).
Parcours d’une femme et d’une mère engagées
Indépendante, désireuse de conserver son autonomie, la militante et travailleuse n’a nullement l’intention de se marier pour voir s’effacer tout ce qu’elle a acquis si difficilement, pour elle et ses consoeurs de travail. Mais un beau jour comme dans les plus beaux contes de fées, elle rencontre le compagnon idéal, un jeune homme aux idées avant-gardistes qui lui propose une relation égalitaire : « Je l’ai marié parce que souvent, il me disait : Ma femme fera ce qu’elle voudra de sa vie et moi aussi je ferai ce que je voudrai de la mienne. Laissez- moi vous dire que j’ai mis la main dessus et ça n’a pas été long! »
À 22 ans, âge relativement tardive pour l’époque, Lauraine DeRepentigny devient donc Madame Vaillancourt. Un an plus tard, elle donne naissance à une fille dont elle avait toujours rêvé : « Je voulais avoir une fille que j’appelerais Dominique et je l’ai eu. Je savais qu’elle serait brillante. Je souhaitais que devenue femme, elle puisse profiter des luttes syndicales et féministes que je menais, dit-elle l’œil imprégné de tendresse. Six ans plus tard, j’ai eu un garçon parce que ma fille l’a négocié : elle voulait un petit frère. » Eh comment que la famille Vaillancourt est forte sur la négociation! La fille « brillante » qu’elle souhaitait est aujourd’hui l’adjointe de la chef du Nouveau Parti Démocratique (NPD) et son fils Martin est à la tête d’un syndicat de la fonction publique. Spontanément sur les traces de leur mère, l’implication sociale a fait partie du quotidien des enfants de Lauraine Vaillancourt
De 1954 à 1970, si le travail de Lauraine Vaillancourt à la manufacture est devenu sporadique en raison de ses obligations maternelles, l’engagement social va en s’accroissant. Avec le recul que lui permet le fait de rester auprès de ses enfants, Lauraine Vaillancourt continuera de défendre avec acharnement les droits des femmes au sein de l’UIOVD. Parallèlement à cela, l’appartement familial se transforme en maison d’hébergement pour filles-mères, tout en étant le lieu de réunion et d’information pour les femmes de son quartier. Un centre de femmes avant l’heure, quoi!
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la cohérence idéologique a toujours guidé l’existence de la militante. Que se soit pour le NPD pour lequel elle s’est portée candidate à cinq reprises au cours des années quatre-vingt. « Je n’ai jamais remporté, mais pour moi, l’essentiel était d’avoir un tribune pour passer mes messages… » ou encore lorsqu’elle devient vice-présidente de la section locale 439 de l’UIOVD (composée d’une majorité d’hommes) pour devenir la présidente en 1982, elle a toujours défendu la cause des femmes avec la même ardeur. La victoire dont elle est plus fière est sans contredit l’obtention du congé de maternité rémunéré (minimum de cent dollars par semaine pour treize semaines) pour les ouvrières du vêtement. De même, en 1982, l’UIOVD a été le premier syndicat à féminiser son appellation, grâce à l’acharnement de la présidente. « Je suis une femme déterminée, dérangeante et qui n’a pas peur d’exprimer son intolérance de l’injustice. Quand j’ai l’autorisation de parler au nom des femmes ou des travailleuses, ce qui m’a souvent été donné à l’intérieur de la F.T.Q., il y avoir n’importe qui devant moi, rien ni personne ne m’empêche de faire part des revendications féminines avec la plus grande assurance ».
La lumière sur une ambition : sortir les femmes de l’ombreCourageuse, d’autant plus lorsqu’on demande à cette infatigable travailleuse ce qui l’anime encore aujourd’hui, elle affirme sans hésiter : « Moi, ce que j’aime le plus, c’est de travailler à l’acheminement des dossiers pour femmes. J’ai toujours cru, et je crois encore, que le syndicalisme et féministe étaient essentiels à l’avancement des femmes dans la société. » Nul doute qu’elle y croit encore, à voir la ferveur de son regard. Le secret de la jeunesse, elle le dévoile sans rendre compte : « Je suis actuellement à apprivoiser la retraite. J’ai de la difficulté à vivre l’inactivité, mais j’essaie de ralentir mes activés graduellement.» C’est qu’il y a encore tant à faire, entre autres sur le dossier de l’équité salariale, que l’on comprend la grand-mère de quatre petites-filles de vouloir leur laisser un héritage dépourvu d’injustice : « La comparaison est usée, mais il est toujours vrai et aberrant qu’une éducatrice en garderie gagne moins qu’un gardien de zoo! » L’appauvrissement des femmes, selon elle, découle non seulement de l’inéquité salariale mais aussi du travail au noir. « La lutte au travail au noir est fondamentale, car les personnes travaillant au noir - dont plusieurs sont des femmes - n’ont aucun statut, aucune reconnaissance par la société. Tant qu’il y aura du travail au noir, la majorité des femmes restera dans l’ombre ».
Pour Madame Vaillancourt, le travail — exercé dans des conditions favorables, il va s’en dire — est la plus grande valeur que l’on puisse transmettre aux générations futures. « Il faut créer de l’emploi. Les gens sont désabusés, sans espoir, ils n’ont pas d’emploi. Payer les gens à ne rien faire est un non-sens. Je ne suis pas contre l’assurance sociale au contraire, mais il faut que ce revenu soit justifié par des conditions particulières. Autrement, ça devient aliénant. »
Avec son regard critique sur la société québécoise actuelle, Lauraine Vaillancourt espère le ralliement des forces vives. L’existence de Paroles de femmes l’enchante au plus haut au point. À plus forte raison que le fait d’assumer la présidence du conseil d’administration lui apparaît comme le couronnement logique de sa carrière de militante féministe : « Il faut que ce journal donne espoir aux jeunes femmes. Il doit leur donner la force de fonctionner et de s’affirmer dans leur quotidien. Il doit devenir un lieu de rassemblement des forces féministes du Québec, devenir le véhicule de la pensée des Québécoises. » Sans aucun doute, la dragée est haute, mais le soutien et le modèle de ténacité d’une femme aussi extraordinaire que Lauraine Vaillancourt a de quoi stimuler nos réflexions. « Il faut aller au bout de ses rêves et laisser faire l’opinion négative des autres. Il ne faut jamais courber l’échine quand on croit en quelque chose, ne serait-ce que pour soi-même. »
Audrey Coté



